Epuisée par tant de vide, je lâcherais bien le tout.
Mais non, je prends mon téléphone, parce que j’ai dit que je le ferais, et que je rappelle toujours quand je dis que je vais rappeler – sauf quand je suis contrariée.
C’est comme si j’avais été forcée toute la journée à porter différents masques, tous plus criant de vérité les uns que les autres – tous des parties du moi que tout le monde voit.
D’abord être la fille responsable, qui va pas faire flipper l’autre, qui va se montrer rassurante, ne montrer aucune faille dans le raisonnement, de toutes façons y’a pas de raisons.
Contrer le soleil qui faisait déjà rage place du Louvre à 11h du matin, lunettes de soleil armées d’impatience.
Aller faire la fille qui va bosser, première partition du cerveau de la journée – j’avais commencé à partitionner dans le métro, à répondre à mes quelques textos matinaux, parce que personne n’a besoin de savoir et que la pudeur m’impose de ne pas me répandre. J’étais donc d’un coup la nana qui allait fêter sa place toute nouvelle, bouteille de champagne au frais depuis la veille, rassemblement puis déjeuner, comme si de rien n’était, comme si tout était normal – et au fond, tout était normal, il n’y avait aucunes raisons que ça soit différent des autres jours, pas pour si peu, on a pas le droit, pour si peu.
C’est le truc de toutes les femmes actives quand elles ont des enfants – la double, voire triple journée. Je vois pas de quoi je pourrais me plaindre, vraiment.
Le retour à la fille responsable a été différé d’une heure, le temps d’aller boire un peu d’eau et de dire deux blagues pourries, elle était repartie vers la destination de départ, une feuille d’eau et deux sourires en plus dans son sac.
Un retour en taxi interminable, une facture salée, un départ de nouveau sur les chapeaux de roue, un autre rendez vous, où il fallait aussi paraitre sûr de soi, toujours paraître, c’est terrible ce mot, on « est » avec tellement peu de gens, je sais pas avec qui je m’autorise aussi peu de self-control.
Et autant dire que j’étais déjà épuisée avant que le métro n’arrive à Croix de Chavaux sur les coups de 21h – mais retour au point de départ, c’est pas mon jour aujourd’hui, alors je la mets en veilleuse, et puis les autres ont l’air de mieux savoir que moi, ce que je dois faire pour évacuer, pourquoi je suis vraiment sensée revenir alors que je n’ai aucune envie d’être là – cette maison commence à me sortir par les yeux.
J’ai toujours l’impression que j’ai pas le droit et j’essaie moi aussi de rationaliser le tout, alors je m’interdis plein de trucs – de m’inquiéter, de trop aimer, d’être impatiente, de vouloir trop, d’attendre tout et rien en même temps, de décrocher mon téléphone, si souvent, pour composer des numéros simples, qui devraient couler de source, automatique. Mais non, j’ai pas le droit à ça. Je suis indépendante. J’ai pas besoin de ça. On me reprochera ma dépendance, mon peu d’autonomie – on m’a élevé comme ça, j’ai pas besoin des autres, qu’est ce que vous foutez encore là, vous êtes pas encore partis, vous attendez quoi?
La vérité c’est qu’il n’y a personne qui serait capable, à la hauteur, de partager ça avec moi, alors je préfère tout prendre pour ma gueule, histoire que personne n’est rien à redire derrière, c’est plus safe.
Aujourd’hui je suis passé à la caisse, impossible de savoir quels instants j’avais volé, je me creuse la tête mais j’ai encore l’impression qu’on me punit pour un truc que j’ai toujours pas fait, je crois toujours que c’est pour ça que je paie – j’ai plus l’impression qu’on m’en a volé à moi, des instants, et qu’on continue à m’en voler tout le temps.
J’espère qu’un jour j’aurais une autre vision de moi vs. les autres – et que j’arrêtais de régler les dettes d’une Jane Doe dont j’ai tout les traits mais qui pourtant n’est pas moi – j’ai une gueule à m’appeler Jane Doe?

Pom’potes battue par KO