On s’étalait sur trois générations.

Côtes à côtes, dans le métro, lui et ses allures de parisien manque-plus-que-la-baguette-de-pain avec son béret, elle dans son porte-bébé, bien installée, et moi, sur le strapontin d’à côté.
On s’est rendu compte qu’il y avait le même rapport d’âge entre lui et moi qu’entre moi et elle : 20 ans à la louche, on va pas être regardant sur une ou deux années. Il me disait qu’il trouvait ça fascinant, entre Robespierre et Porte de Montreuil, de penser à ce que serait sa vie – d’un point de vue totalement généraliste, dans quel environnement elle allait évoluer elle, quand, comme moi, elle aurait vingt ans (ou plus tout à fait), ce qu’elle utilisera, comment elle communiquera, quelles seront les nouvelles odeurs, les nouvelles modes, les nouvelles textures.

Moi je suis plus drama queen et fière de l’être (ou pas), et j’ai pensé à ce qu’elle allait endurer, elle aussi – je sais qu’on y passe tous, je sais pas encore à quel point (et d’ailleurs cet abysse me fait un peu peur). Je me suis dit que ça serait pas plus facile pour elle que ça ne l’est pour nous, peut-être qu’elle aura la chance de ne pas être aussi à fleur de peau, peut-être qu’elle se prendra un peu moins la tête. Mais elle aussi, elle pleurera, et elle aura mal, et il n’y a rien qu’on puisse faire, à part être là. C’est ce qui me terrifie avec tous ces enfants qui sont, de près ou de loin, comme de la famille (ou de la famille tout court) : on ne pourra jamais les protéger complètement. Ils vont se casser la gueule, forcément, d’autres vont les faire pleurer, ils en feront baver aussi à ce qu’ils aiment ou qu’ils détestent, et nous on ne peut faire qu’être là pour eux, pour les rattraper quand ça va pas, pour essayer de faire en sorte qu’ils aient un peu moins mal.
Merde, j’ai vraiment que cette vision là moi, de la vie? Va falloir penser à changer de lunettes, et vite.

J’ai un autre souvenir de ma conversation d’hier, à propos des deux catégories de gens sur terre : ceux qui font et ceux qui subissent. Ceux qui ne plaignent et ceux qui changent de boulot. Ceux qui disent à quel point ils sont malheureux et ceux qui quittent leur femme. Et je me souviens de cette phrase, face à mes grands yeux et à mon étonnement qui voulaient dire « oui mais c’est plus compliqué que ça, et puis c’est pas facile, et puis… ». Il a juste répondu : « bah oui c’est pas facile. Mais la vie c’est difficile, personne n’a dit que c’était facile. Et ça ne le sera jamais ».
Je sais pas encore de quel côté je suis – si je subis ou si je fais – j’essaie d’être du deuxième côté, mais parfois je choisis le premier – je veux pas avoir mal tout le temps.
J’ai un peu l’impression d’être à un carrefour. J’ai peur de louper beaucoup et je suis en chute libre depuis des semaines, je m’accroche aux branches, à tout ce qui peut faire illusion cinq minutes – j’ai pas encore atterri, ou peut-être que si, mais je ne le sais pas encore. S’il vous plait faites moi taire.

Ca fait un mois que ça dure nos conneries – presque plus. Je suis fatiguée. J’aimerais bien dormir un peu. Ne plus retenir ma respiration quand je me rends compte que c’est encore une de ces habitudes prise au court de l’année passée. Ne plus virevolter au moindre reminder. ‘parait qu’avec le temps va, tout s’en va… Mais quand on veut pas, est-ce que quand même, ça s’en va?


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